Jeudi 9 juillet 2009
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14:04
Le paysage défile sous mes yeux à demi clos. La vitre est
froide contre ma joue, et mon front la tape à chaque bosse un peu plus grosse. Je ne saurais pas dire si c'est ça ou la radio qui m'empêche de dormir mais toujours est-il que je n'ai pas fermé
l'œil depuis le début du voyage. Un coup d'œil en coin à la montre du tableau de bord : déjà 4h que nous roulons. J'ai pourtant l'impression que le paysage est toujours le même. Les mêmes arbres,
les mêmes panneaux, les mêmes villages, les mêmes gens qui sortent de la boulangerie avec les mêmes baguettes dans les mains. Une impression de déjà vue permanente. Il nous arrive parfois de
doubler une voiture ou même un camion, ce qui me change des poteaux électriques et du fossé, mais cela ne rend pas le voyage plus intéressant. Je n'aime pas la voiture. C'est bruyant, polluant, ça
coûte cher et c'est toujours impossible de se garer où on veut, quand on ne se prend pas un PV pour une raison plus ou moins viable.Je revois encore Sally me convaincre de l'accompagner. C'était il y a deux jours (Sally fait toujours tout à la dernière minute). Elle a déboulé comme une furie dans le salon, un téléphone dans une main une brosse à dents dans l'autre, m'a fixée de ses grands yeux noisette légèrement bridés et m'a lancé un « dis, Johanna nous invite passer trois jours en Espagne chez sa grand-mère, ça te dit ? ». Mon absence de réponse n'ayant guère l'air de lui plaire elle insista gentiment, puis lourdement. Prétextant que j'étais blanche, qu'il me fallait du soleil, sortir un peu de mes cahiers ou selon elle je passe ma vie, voir des gens, l'Espagne, la grand-mère de Johanna (genre...) ou encore la méditerranée. Est-ce ce dernier argument ou ses yeux qui m'ont décidée, je ne le sais pas vraiment. En tout cas je suis ici, dans sa vieille Fiesta qui vibre dès qu'on dépasse les 80 et qui consommera bientôt plus d'huile que d'essence.
Le chauffage s'est enfin stabilisé (cela fait maintenant presque 5h qu'on roule, j'ai bien dû m'endormir quelques minutes finalement), ce qui va éviter à Sally de périlleuses contorsions pour mettre ou enlever son manteau, son pull et son écharpe. Pourquoi je t'ai dis oui ma belle ? Tes yeux sont des criminels, tu le sais ? Oh oui tu le sais, tu sais bien ce qu'ils me font quand tu me fixes. J'ai l'impression que tu me transperces de part en part, que tu viens lire mon cœur, mes pensées, ausculter mon estomac. Tiens d'ailleurs j'ai faim. « Sally, on s'arrête manger dès qu'on trouve un pti coin sympa ? ». « Pas de souci, on attend un peu d'arriver dans les Pyrénées pour profiter du paysage ok ? » Ses yeux me fixent, comme pour me dire que de toute façon elle conduit et donc qu'elle a la main sur le timing. « Ok ça marche ». Et je me replonge dans mes pensées.
Arrivent les premiers lacets, les premiers dénivelés, et surtout le paysage se décide enfin à changer. Finies les longues plaines et les vaches qui finissent par n'être plus qu'une. Enfin la montagne, les vallées, les rochers à fleur de peau, les petits arbres frêles accrochés tant bien que mal, dans un esprit de survie inimitable. J'aime regarder ces petites choses qui se battent pour vivre, et n'en deviennent que plus belles. Des maisons comme suspendues au ciel, des arbres comme sortant d'un rocher, tel un geyser de branches et de feuilles, des cascades comme des torrents de vie et de fraîcheur qui dévalent la pente pour rejoindre la vallée, et la route, nous, petites choses dans une boite de conserve au milieu de cet immensité verte et noire. Le voyage commence à me plaire. Sally elle commence à le détester. Elle peste contre « l'abruti » qui ne sait pas construire une route, cette « merde de bagnole qui veut pas avancer » et autres petites choses. J'essaie de trouver son regard pour y poser le mien, tel une colombe sur le pont d'un porte-avion, une mouette sur un phare au milieu d'une mer déchaînée, afin de la calmer un peu comme je sais si bien le faire. Mais les yeux rivés sur les virages qui s'enchaînent Sally ne me regarde pas. Un viaduc se profile à l'horizon. Une merveille de construction, toute en arches, briques et autres pierres de construction antiques. J'ai toujours été fascinée par ces prodiges qui arrivaient à faire tenir debout des ouvrages qui survivent encore aux assauts du temps qui passent, tout en étant beaux, et sans le moindre ordinateur ou calculatrice sous la main. J'imagine aussi le travail de ces centaines d'hommes ne connaissant ni le SMIC ni les 35h qui ont patiemment monté ce pont pierre après pierre, depuis la vallée. Il devrait y avoir une plaque en leur mémoire sur chaque pont, au lieu du nom de la rivière dont tout le monde se moque éperdument. Enfin cesse de refaire le monde ma petite Morgane et concentre toi sur le paysage si tu ne veux pas ranger le peu du petit déjeuner que tu n'as pas encore digéré dans la boite à gants. Sally parle toute seule, comme cela lui arrive souvent quand elle est énervée. Je n'ai qu'à me faire toute petite sinon elle va encore me prendre à parti. « Hein Morga ? » « Oui Oui Sall je suis complètement d'accord avec toi. » (Mais de quoi elle parle...).
Et puis au sortir du dernier virage avant le pont, j'aperçois le camion qui descend la route un peu vite à mon goût. Je vois le pont qui se rapproche. Je regarde Sally qui continue de s'énerver toute seule, le regard vide, qui ne voit pas le camion nous foncer droit dessus. J'ai peur, je vais vomir, je vois une masse blanche qui se rapproche, je vois le parapet du pont, je hurle, j'entends Sally dire « oh merde Morga, oh merde » d'une voix fantomatique, j'entends un grand bruit puis le silence. Je vois le ciel, un oiseau, je sens l'air frais de la montagne qui m'arrive dans le cou, sûrement par l'arrière de la voiture où le camion a tapé. Le ciel disparaît et laisse place aux rocher et à la rivière dont, comme si c'était le moment de penser à ça, je réalise que je n'ai pas lu le nom en arrivant au pont. Ce mouvement vers le bas s'accélère et je commence à repenser à maman. Son dernier coup de fil, son bisou habituel. Son parfum. Mon chat, ma sœur, mon papa, mon oncle rené qui me fait faire l'avion. Beaucoup d'autres images défilent mais je n'ai pas le temps de toutes les saisir. Le silence est horrible. Le temps semble arrêté, comme si la vie nous laissait profiter de quelques secondes supplémentaires avant la fin. Maman je t'aime, Sally pardonne moi. Je l'entends me dire « je t'aime morga je t'aime » puis un grand bruit précède le noir.
Quand j'ouvre les yeux, la première chose qui me frappe est ce bruit. Ce bruit qui m'est familier mais dont je n'ai pas le sens en tête. La lumière m'aveugle, je ne vois qu'une lumière blanche et forte. Sally, ou est Sally. Les images de la chute me reviennent en tête, laquelle fait un mouvement de recul violent et heurte une masse froide qui me sonne de nouveau.
Quand j'ouvre les yeux pour la seconde fois la lumière a baissé. J'ai faim. Je n'arrive plus à bouger la tête, et mon champ de vision est bloqué dans une unique direction. Je vois une branche à ma gauche, un morceau de tôle jaunâtre en haut et un rocher à droite. Je suis vivante. Sally, Sally... « Sally ? » J'ai la sensation de ravaler mes mots quand je parle. Surtout ouvrir ma bouche me fait horriblement mal aux tempes et j'ai un liquide chaud qui coule le long de mes lèvres. Peut être que je saigne. (Ben oui ma cocotte qu'est ce que tu crois que tu prend une douche ?) Oh la voix du tréfonds ce n'est pas le moment.
Sally n'a pas répondu, elle n'est pas dans mon champ de vision. Je bouge un doigt. Il est à une position assez inhabituelle, puisque je le sens qui me touche la colonne vertébrale entre les deux omoplates. Je n'ai pas mal. Les pensées s'organisent petit à petit. J'ai toujours la berceuse de maman dans la tête, je réalise qu'elle a commencé pendant la chute. « Dors mon bébé dors, maman veille sur toi. Dors mon bébé dors, maman sera toujours là ». Maman pourquoi tu n'es pas là, tu avais promis ! J'entends un craquement derrière moi, hors champ. Je pousse un gémissement en essayant de ramener mon doigt à un emplacement plus convenable. C'est mon épaule qui ne veut pas bouger et qui me tire horriblement. Soudain un second craquement horrible me fait basculer vers la gauche et je me sens mourir. Simple illusion. En ouvrant les yeux j'aperçois la tête et un bras de Sally et je n'ai pas le temps de le sentir monter mon petit déjeuner ressort intégralement de mon estomac. (Qui a dit qu'on digérait en trois heures ? ) La gravité permet à Sally d'échapper à mon reflux gastrique, mais à mon avis vu son état elle s'en moque éperdument. Elle a les yeux fermés, le nez et le front rouges, le côté de la joue n'est qu'un mélange de cheveux et de chairs. Sa belle chevelure châtain que je lui envie tant. Que je lui enviais ? Non Sally, tu ne peux pas. Tu ne m'a pas amenée là pour ne pas finir le voyage. Je réalise alors que le bruit inconnu de tout à l'heure est celui de la rivière, et mon nouveau champ de vision me permet d'imaginer que Sally baigne dans l'eau glacée du printemps. « Sally, Sally tu m'entends ? ». Pas de réponse, malgré une voix plus forte que tout à l'heure. Je sens un déchirement le long de mes côtes, comme une lacération. Ma ceinture. Il faut que je l'enlève, j'ai du mal à respirer. Mon doigt me caresse toujours l'omoplate, mais mon second bras semble plus libre. J'arrive à atteindre le bouton mais j'ai beau appuyer dessus je reste accrochée. Je commence à cogiter en regardant Sally baigner dans une flaque de plus en plus grande. Les pompiers ont du être appelés par le camion ou quelqu'un qui passait par là et qui aura vu la voiture en contrebas. Je me surprend à réfléchir calmement alors que Sally est peut être morte, ou sur le point, sous mes yeux. Je m'agite, j'appuie sur le bouton de la ceinture, une fois, deux fois, dix fois... Et je tombe rejoignant Sally sur l'herbe. Mon épaule n'a pas apprécié le petit voyage vers le sol, mon doigt caresse mon omoplate un peu plus haut et la douleur est horrible. Je m'évanouis, le noir.
Quand j'ouvre les yeux j'entend des voix autour de la voiture, des bruits également. J'essaie de parler, d'émettre un quelconque son. Rien. Ma bouche refuse de s'ouvrir. Ma tête est en fait en face à face avec Sally, alors que mes jambes sont restées prisonnières de la ceinture. La tête me tourne. Sally ouvre un œil. Puis le referme. Hallucination ? Je ne peux pas parler. Je tourne légèrement la tête et vois que Sally a encore agrandit sa flaque de sang. Puis j'en aperçois une seconde juste en dessous de mon aine. Et merde moi aussi je me vide. La tête en bas comme une vulgaire vache à l'abattoir. J'ai envie de crier, de me débattre, mais je n'ai plus la moindre force. Les voix se rapprochent. On m'attrape la main, on m'appelle. J'entrouvre un œil et voit Sally pour la dernière fois.
J'entends une dernière voix alors qu'on me frappe le torse. « Le chauffeur s'est endormi mais il n'a rien. Par contre la conductrice est morte et celle là à mon avis c'est mal parti... » Puis le noir.
Je t'aime Sally.
Original version : 20 avril 2006 by MOJ
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